Opposition de styles sur neuf millésimes: deux pinots noirs neuchâtelois sous la loupe

La cuvée parcellaire Les Argiles, du Château d’Auvernier, et l’Auvernier de la Maison carrée étaient au coeur d’une dégustation organisée à Zurich dans le cadre du Swiss Wine Tasting. Un grand moment, et la confirmation du grand potentiel d’un vignoble que le spécialiste des cépages José Vouillamoz décrit comme « le miroir de la Bourgogne ».

C’était un des grands moments du Swiss Wine Tasting 2025 organisé au Kunsthaus de Zurich les 24 et 25 août: une verticale de pinots noirs issus de la commune d’Auvernier, à l’ouest de la Ville de Neuchâtel. Deux vins emblématiques de l’appellation – et de l’association Mémoire des vins suisses – étaient proposés à la dégustation sur neuf millésimes (2022-2014): les Argiles, du domaine du Château d’Auvernier, issu d’une vigne de 1 hectare d’une seul tenant située à l’ouest du village, avec un sol lourd et argileux; la cuvée Auvernier, du domaine de la Maison carrée, issues de quatre parcelles situées à l’ouest du village pour un total de 3,5 hectares, sur un sol plus léger, avec des sables sur calcaire.  

Un duel très intéressant : les deux cuvées se distinguent en effet par des styles opposés, avec une identité très marquée que l’on retrouve millésime après millésime: la Maison carrée produit des pinots noirs infusés au fruit élégant ; le Château d’Auvernier propose une version plus musclée du cépage bourguignon, avec de la densité et un élevage sous bois ambitieux. Un peu à l’image des deux vignerons venus à Zurich présenter leur vin : Aloys Henry Grosjean, patron du Château d’Auvernier, est aussi costaud et volubile que son petit cousin, Alexandre Perrochet, est fin et discret. 

Cette opposition de style au cœur d’un vignoble que l’ampélographe valaisan José Vouillamoz décrit comme « le miroir de la Bourgogne » s’explique par plusieurs paramètres. La nature du sol, tout d’abord, qui donne une structure plus marquée aux Argiles ; un temps de macération plus long (jusqu’à trois semaines) pour le vin du Château d’Auvernier, soit une semaine de plus en moyenne que ce qui est pratiqué à la Maison carrée ; un élevage en barrique pour les Argiles, avec 60% de bois neuf, alors qu’Alexandre Perrochet élève ses pinots noirs en majorité dans de grands foudres (75% à 85% selon le millésime) et le solde en fûts bourguignons avec peu de bois neuf.

Compte rendu de dégustation avec mes notes sur 100 points:

Auvernier 2022 Nez très expressif, sur les fruits rouges compotés, typiques de ce millésime très chaud. La bouche est aboutie, gourmande, avec des tannins fins et des aromes de tarte aux fraises. Longue finale sur le graphite et la griotte kirschée, avec une fine amertume. 92

Les Argiles 2022 Nez également expressif, sur la compote de fraise, la violette et une note empyreumatique. En bouche, on trouve une masse tanique imposante avec une belle maturité du fruit. Finale persistante sur des arômes toastés et fruités. Un vin à gros potentiel à oublier en cave. 91

Auvernier 2021 Joli nez expressif, sur des arômes de framboise et de griotte. L’attaque en bouche est dynamique, avec une structure fuselée et un fruit acidulé. L’acidité typique de ce millésime frais porte le vin jusque dans une finale croquante. Moins de chair qu’en 2022, mais plus de digestibilité. 93

Les Argiles 2021 Très joli nez, sur le fruit rouge, la pivoine avec une note toastée persistante. La bouche est très dense pour ce millésime difficile. Le fruit est gourmand, sur la fraise des bois, avec des tanins serrés et une finale salivante. Un vin qui en redemande. 92

Auvernier 2020 Au nez, l’archétype du grand pinot noir, avec des arômes subtils et complexes de fruits rouges, de violette, d’herbes aromatiques et de cendres froides. La bouche est sphérique, gourmande, étirée par une acidité vivifiante qui porte le vin jusque dans une longue finale sur la fraise des bois et les épices douces. Un très grand vin. 97

Les Argiles 2020 Nez un peu fermé. Après aération, le vin s’ouvre sur des arômes de fraises mûres et une fine note toastée. A ce stade, la bouche est austère, avec des tanins serrés mais mûrs. Le fruit peine à s’exprimer, dominés par un élevage pas encore tout à fait intégré. On devine un énorme potentiel. Un grand vin en devenir qu’il aurait idéalement fallu carafer. 92

Auvernier 2019   La robe est très claire, comme une infusion de fruits rouges. Le nez possède un profil très proche de celui du millésime 2020, avec un peu moins de complexité. Le toucher de bouche est soyeux, avec un fruit acidulé, sur la fraise, la framboise et la craie, marqueur des terroirs calcaires. Très belle finale sur le fruit mûr. Miam !  95

Les Argiles 2019   Le premier nez est marqué par l’élevage sous bois. Après agitation, le fruit (fraise, encore et toujours, mais aussi la griotte) prend le dessus. La bouche est racée, souple et gourmande, plus fruitée que le 2020 avec finale juteuse qui fait saliver. Le bois est bien intégré. Magnifique longueur. Un pinot qui a de la classe ! 94

Auvernier 2018 Le nez est austère, sur des aromes de fruits compotés et de végétal noble, probablement liée à une vinification avec 20% de grappes entières, apport très utile dans ce millésime brûlant.  La bouche est sphérique, veloutée, sur la compote de petits fruits des bois. L’acidité est là, qui porte le vin jusqu’en finale. Un pinot au profil sudiste qui ne manque pas de charme. 90

Les Argiles 2018   Le nez est marqué par le bois (caramel, café), avec un fruit compoté. La bouche est suave et dense, mais manque d’éclat. Finale chaude, sur le fruit confit. Le premier vin de la série qui déçoit – c’est dire le niveau général. 88

Auvernier 2017  Le nez est séducteur, tout en finesse, sur la fraise fraîche. La bouche est d’amplitude moyenne, sur la framboise et la fraise des bois, avec des tanins très fins. Un joli vin, mais moins séducteur que les précédents. A boire maintenant. 90

Les Argiles 2017  Avant agitation, le nez est marqué par le bois, avec un profil très proche du 2018. La bouche est plus aboutie. Elle est dense, puissante, avec un fruit précis qui résiste bien à un élevage un peu trop ambitieux pour ce millésime moyen. Belle fraîcheur en finale. 90

Auvernier 2016 Beaucoup d’attente pour ce superbe millésime, ni trop chaud, ni trop frais. Le nez est subtil, élégant, sur la fraise et la violette. La bouche est sphérique, caressante, avec des tanins très fins et une acidité bien intégrée. Un très beau pinot tout en équilibre. Longueur moyenne. 93

Les Argiles 2016   Joli nez expressif, avec des arômes de fruits mûrs (fraise, griotte) et une note empyreumatique. La bouche est construite sur la puissance, avec une grande concentration, un fruit qui « pinote » et des tanins soyeux qui donnent du relief à l’ensemble. La finale est marquée par l’élevage, mais sans excès cette fois.  92

Auvernier 2015  Un millésime chaud, encore un. Très beau nez sur la fraise écrasée, la violette et les épices. La bouche est ample, gourmande avec des tanins très bien intégré. Sans surprise, le fruit est très mûr, mais pas confituré. Finale dynamique qui ravit les papilles. Un beau pinot à pleine maturité. A boire. 93

Les Argiles 2015  Le nez est très expressif, sur les petits fruits des bois et une note toastée, presque chocolatée. La bouche étonne par sa fraîcheur et l’éclat du fruit. Henry Grosjean estime que ce profil est lié à une vinification avec 25% de grappes entières. Belle longueur, avec un boisé noble en finale. 92

Auvernier 2014  Dans ce millésime compliqué, marqué par l’irruption de la drosophile suzukii, il n’était pas évident de tirer son épingle du jeu. Pour ne rien arranger, je n’ai pas eu de chance pour ce dernier vin de la dégustation : j’ai eu droit à la toute fin de la bouteille, avec un jus trouble – le vin n’est pas filtré. Si le nez est avenant, sur le fruit frais, la bouche n’est pas à la hauteur de la réputation du domaine. Elle est étonnement rustique, probablement en raison de la présence des lies. L’acidité est marquée. Un vin digeste que j’ai du mal à évaluer. 87-89

Les Argiles 2014 Il s’agit du premier millésime des Argiles. Je l’ai toujours beaucoup apprécié lors de précédentes dégustations en raison d’un profil à la fois dense et élancé. Nouvelle confirmation de son potentiel: d’abord retenu, le nez s’ouvre peu à peu sur des aromes de framboise, de pivoine avec un léger toasté bien intégré. La bouche est superbe, à la fois caressante et concentrée, sur la fraise des bois. Les tanins sont bien intégrés. Belle et longue finale sur le fruit. Une réussite qui s’explique notamment par un tri intensif des baies lors de la vendange.  94

En synthèse, cette dégustation confirme le grand potentiel du pinot noir en terres neuchâteloises. Elle démontre aussi l’importance des choix de vinification dans le profil des vins – l’homme fait partie intégrante de la notion de terroir. L’Auvernier et Les Argiles sont ainsi immédiatement reconnaissables, ce qui traduit une ligne claire malgré quelques ajustements en cours de route. Depuis 2021, le Château d’Auvernier tend à réduire la part de bois neuf pour l’élevage de ses pinots parcellaires. Un choix qui devrait s’avérer payant.